La recherche archéologique en Haute-Saône (2)

Publié le par mairie d'Echenoz la Méline

La grotte de la Baume, à Échenoz-la-Méline (fig. 8)

André Thévenin


Il nous faut revenir à la grotte visitée et décrite par le religieux récollet Jean­Baptiste Maréchal. Suite certainement à son expérience à la grotte de Fouvent-le­Bas, Édouard Thirria, ingénieur des mines à Vesoul, tenta sa chance à la grotte de la Baume (fig. 4). "Les fouilles, qui nous ont fait découvrir les ossements, ont eu lieu à la fin du mois d'août 1827; nous en avons fait pratiquer dans les quatre chambres de la grotte, en différents points, et toutes nous ont donné des ossements en plus ou moins grande quantité. Celles qui ont été entreprises dans la quatrième chambre, ont été les plus productives, car chaque coup de pic y a fait rencontrer un os. La profondeur à laquelle ont été trouvés les ossements, a varié de 10 centi­mètres à un mètre ... " (THIRRIA, 1833).

Les ossements recueillis ont été adressés à Cuvier et à Marcel de Serres, qui en ont fait la détermination; c'est l'ours des cavernes (Ursus spelœus-arctoideus, Cuv.) qui est l'animal le mieux représenté. Thirria a bien vu que la faune d'Échenoz ne correspondait pas exactement à celle de Fouvent et il a essayé d'expliquer cette forte présence d'ours.

Première hypothèse: les ours sont bien dans leur repaire lors de la catastrophe diluvienne; en revanche, les herbivores proviennent d'une translation diluvienne, de là, la prédominance des carnassiers sur les herbivores.

Deuxième hypothèse: tous les animaux ont péri à la surface du sol, lors de la catastrophe diluvienne; leurs débris ont été charriés par les eaux et déposés dans la grotte pêle-mêle avec les cailloux et les matières terreuses. Cette hypothèse, pour Thirria, explique parfaitement presque toutes les circonstances du gisement, mais elle ne rend pas compte de la grande quantité d'ossements enfouis dans la grotte, comparativement au faible nombre d'animaux détruits à la surface du sol par la catastrophe diluvienne; il y a de plus la très forte proportion d'ours.

Thirria opte pour une solution mixte: "Les effets des deux hypothèses ont eu lieu successivement, c'est-à-dire que les ossements d'ours proviennent en partie d'individus surpris dans la grotte par la catastrophe diluvienne, à laquelle ils cherchaient à se soustraire en s'y réfugiant, et en partie d'individus qui ont été détruits à la surface du sol par cette catastrophe, en même temps que les herbivores dont on trouve quelques débris dans la grotte. De cette manière, on conçoit très bien comment le dépôt ossifère a pu être constitué tel que nous l'avons décrit".

Assez curieusement Thirria ne changera pas, durant toute sa vie, de conviction, comme on peut le lire, en 1869, dans son demier ouvrage posthume, publié par son fils, Hippolyte Thirria: "Nous dirons seulement que deux de ces grottes, celles d'Échenoz-la-Méline et de Fouvent-le-Bas, renferment des ossements d'animaux antédiluviens, c'est-à-dire d'animaux qui vivaient avant l'époque géologique dite quaternaire, et dont les races ou espèces sont éteintes ... Nous n'avons trouvé parmi ces nombreux débris d'animaux aucun ossement humain, ni aucun reste de l'industrie de l'homme. Nos fouilles par conséquent n'ont foumi aucun fait à l'appui de l'opinion émise dans ces derniers temps au sujet de l'ancienneté de l'espèce humaine, que plusieurs savants voudraient faire remonter à l'époque quatemaire. L'absence d'ossement humain dans la grotte d'Échenoz-la-Méline tend au contraire à prouver que l'homme n'existait pas encore à cette époque, qu'il n'a pas été contemporain des animaux qui vivaient alors, et dont les espèces sont aujourd'hui perdues, qu'il n'est apparu sur terre qu'après la grande catastrophe qui lui a donné son relief actuel, et que les alluvions modernes sont les seuls dépôts dans lesquels on puisse trouver les ossements humains".

Fig 5 : Grotte de la Baume à Echenoz la Méline

 A - Coupe suivant le plus grand développement          

                                B - Coupe passant par l'entrée : a, entrée ; b, coteau ; c, la rivière la Méline

                              C - Coupe du grand clocher (on remarque le remplissage avec ossements)

D - Plan général de la grotte (d'après THIRRIA, 1830)


Dix ans plus tard, en 1879, E. Chapelain, inspecteur des forêts, mettra certai­nement un point final à la controverse, comme le montrent bien les quelques lignes de la notice consacrée à la grotte de la Baume, dans son Esquisse préhistorique du département de la Haute-Saône: "Lorsque M. Thirria fouillait le Trou de la Baume en 1827, non seulement il ne songeait pas à y chercher les vestiges de l'homme, mais encore il était l'adversaire déclaré de son existence pendant la période quaternaire, et de sa contemporanéité avec les grands animaux disparus ou émigrés, le mammouth, l'ours et l'hyène des cavernes, le renne, etc.". 

Sa conviction n'a pas changé à cet égard, et dans la partie géologique de son Manuel à l'usage de l'habitant de la Haute-Saône, son dernier ouvrage, publié après sa mort, il cherche encore avec insistance à réfuter les preuves de la présence de l'homme, avant l'époque géologique actuelle. "Rien ne prouve, dit-il, la coexistence de l'homme avec l'éléphant fossile et les autres grands herbivores ou carnivores qui sont considérés comme ayant vécu à l'époque quaternaire». Ce n'est donc pas aux recherches de M. Thirria qu'il faut demander les preuves d'un fait qu'il nie avec tant d'énergie". M. Thirria n'a, semble-t-il, fouillé qu'en 1827. Bien d'autres lui succédèrent à la même époque, comme le géologue Virlet d'Aouste (1837) ou Achille Bouillerot (1881, ;J. 47). Chapelain lui-même a pratiqué une fouille dans la première chambre et a ::lis en évidence un foyer étendu, avec des fragments de poterie de diverses époques, mais pas de silex: "La grotte a été sans doute visitée à l'époque où les plateaux étaient habités; il serait même étonnant qu'elle ne l'eut pas été. Mais elle ne paraît pas avoir été le siège d'une habitation prolongée, et il est jusqu'à présent certain que cette habitation a été postérieure à la période quaternaire. Là,M. Thirria est dans le vrai" (CHAPELAIN, 1879).


Boucher de Perthes, après la parution, en 1847, du premier volume des Antiquités celtiques et antédiluviennes, où il soutenait l'hypothèse de l'existence de l'homme antédiluvien, mettra dix ans à convaincre le monde scientifique et ce sont fina­lement des géologues et archéologues britanniques, Hugh Falconer, puis Joseph Prestwich et John Evans, qui contribuèrent à faire triompher ses idées. Charles Lyell, en 1859, se ralliera finalement à l'idée selon laquelle l'origine de l'homme comme celle de toutes les autres créatures, devait se mesurer à l'échelle de la géologie et non à celle de l'histoire (THOMAS, 1999).


Il faut peut-être également souligner le rôle d'Isidore Geoffroy Saint-Hilaire (1801­1861), professeur au Muséum national d'histoire naturelle de Paris, et de son aide naturaliste Jean-Albert Gaudry (1827-1908) dans cette reconnaissance (FONTON, 1992).


L'épisode Thirria montre que les nouvelles données n'ont pas forcément été bien accueillies, ou l'ont été avec réticence, même dans le monde scientifique, et que bien tardivement certains s'accrochèrent désespérément à l'inexistence de l'homme fossile - le grave problème restant tout entier dans celui de l'origine même de l'homme, qui ne pouvait être qu'Adam (sans oublier Ève) de la Bible.

Concernant encore la grotte de la Baume, Chapelain fait en outre un autre constat en 1879 "Après [Thirria] la grotte d'Échenoz a retenti sous la pioche de nombreux chercheurs, et a fourni un nombre considérable d'ossements, surtout d'ours et d'hyènes. Mais aucune observation nouvelle n'a été faite. Depuis 1870, le sol en a été littéralement retourné par les Allemands d'abord dont les cartes reproduisent la mention de celle de 1 'État-major : Grotte mit jossilen Knochen, puis par des gens du pays cherchant des ossements pour les vendre à différents musées".

Il faudra attendre 1969 pour que de véritables fouilles soient pratiquées sous le porche de la grotte de la Baume par M. Campy et J.-F. Piningre et que la trace de l'homme de Néandertal soit bien mise en évidence (CAMPY, 1976 ; CAMPY, PININGRE, 1984; PININGRE, VUILLEMEY, 1976).

[...]

à suivre

André Thévenin Haute-Saône SALSA N° 74

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